Séries

BABYLON BERLIN

Série le magazine positif

Difficile de se motiver pour suivre une série allemande quand on est encore traumatisé par le souvenir des séries policières fleuves de la ZDF comme « Derrick » ou « Le Renard » dont les origines remontent aux années 70 et 80 !? Guérissez-vous en regardant « Babylon Berlin », une série policière très réussie, diffusée sur Canal+, qui nous plonge dans l’atmosphère tourbillonnante du Berlin de l’entre-deux-guerres avec son lot de scandales et de complots politiques. Pour tout dire, c’est un OVNI ou plutôt un OTNI (Objet Télévisuel de Nature Incomparable) à suivre de près !

Le titre nous laisse deviner la toile de fond de cette intéressante série, novatrice et instructive, puisqu’il dresse un parallèle entre le Berlin en ébullition de cette époque et la Babylone biblique, symbole d’un prestige « qui survécut à sa chute », mais aussi d’une société mercantile, décadente, déshumanisée et pervertie « d’où proviennent les mythes par lesquels les peuples sont trompés et suivent les rois » !

Il n’est pas étonnant que cette série (pour l’instant 2 saisons de 8 épisodes et une 3ème en préparation) ait remporté en 2018 plusieurs distinctions internationales (Shanghai, Séoul…) comme meilleure série étrangère devant les productions américaines et canadiennes. Elle est bien partie pour durer d’autant qu’elle s’inspire assez fidèlement d’une saga comportant plusieurs romans policiers signés Volker Kutscher (historien et journaliste de formation).

Le premier opus de Kutscher, « Der Nasse Fisch » donne le ton (« Le Poisson mouillé ») avec une expression qui signifie plus ou moins en allemand argotique une enquête laissée de côté pour des raisons pas forcément avouables.

Au-delà de l’intrigue policière, l’intérêt de la série est de nous faire découvrir ce que pouvait être la vie et l’état d’esprit dans différentes classes sociales au temps de la République de Weimar vers 1929. Les souvenirs de la Grande guerre sont encore douloureux, la montée du fascisme et de l’antisémitisme se dessinent sur fonds de manipulations et de trafics en tout genre. D’habiles interactions entre les personnages nous montrent un monde où se côtoient les occupants des immeubles populaires surpeuplés et miséreux, les classes plus aisées qui vivent dans l’opulence des beaux quartiers, le milieu des affaires et le milieu tout court, ceux qui tentent simplement de survivre, ceux qui fomentent des projets de révolution, ceux qui savent qu’il reste urgent de préserver l’ordre et la paix, ceux qui cherchent à s’étourdir dans les lieux de divertissements du Berlin cosmopolite des années dites dorées.

Un montage fluide nous permet de suivre sans trop d’effort le foisonnement d’histoires à l’intérieur de l’histoire et les évolutions des nombreux personnages dont plusieurs (pour ne pas dire tous) dissimulent une part d’ombre sous une apparence plus lisse. La réussite de cette combinaison doit beaucoup à l’excellent casting et à des partitions suffisamment équilibrées entre les différents rôles.

Le commissaire Gereon Rath, héros des romans de Kutscher, est parfaitement incarné dans la série par le comédien Volker Bruch. Le personnage est un enquêteur réputé qui a été transféré de Cologne à la brigade des mœurs de Berlin dans une opacité entretenue pour démanteler un réseau et détruire un film utilisé pour faire chanter des notables. Sa tâche est compliquée par le fait qu’il doit agir aussi discrètement que possible par rapport à ses nouveaux collègues et qu’il est en proie à de sévères troubles post-traumatiques, en lien avec certains souvenirs de guerre, qui lui font perdre tout contrôle. Il surmonte ces épisodes de stress paralysant en ayant recours à des traitements peu avouables dans son univers professionnel. Gereon est particulièrement hanté par un sentiment de culpabilité vis-à-vis de son frère ainé, Anno, disparu au combat sous ses yeux. Il se sent d’autant plus écartelé qu’il entretient depuis plusieurs années une relation secrète avec la veuve de son frère, Helga, qui était, il est vrai, son premier amour.

Charlotte Ritter est l’autre personnage clé de la série. L’actrice Liv Lisa Fries révèle l’étendue de son talent en jouant avec un naturel déconcertant le rôle de cette jeune fille, au charme discret, intelligente et débrouillarde, qui vit avec ses proches à la dérive dans un taudis. Pour procurer à sa famille désœuvrée des moyens de subsistance et pour égayer sa propre existence, elle contribue avec d’autres jeunes filles à l’animation d’un cabaret très fréquenté dans les sous-sols duquel il lui arrive, à l’occasion, de monnayer ses charmes. Son rêve est d’intégrer la police berlinoise où elle parvient de temps à autres à faire des petits boulots comme assistante administrative. Sa curiosité et son culot font qu’elle se retrouve mêlée aux recherches de Gereon et devient rapidement indispensable à ses enquêtes.

Série le magazine positif
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Série le magazine positif
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Le rôle très ambigu du commissaire Bruno Wolter, collègue de Gereon Rath, est magnifiquement interprété par Peter Kurth. Affable, accueillant, protecteur, il se dévoile peu à peu comme un personnage truqueur et capable de tuer froidement quiconque se met en travers de sa route ou risque de menacer les activités dans lequel il semble impliqué. Son passé militaire lui assure d’importants appuis.

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Le costume d’August Benda, inspiré d’un fonctionnaire ayant réellement existé (dont le nom a été modifié), est endossé par Matthias Brandt. Le conseiller Benda est un juif non pratiquant, marié à une fervente catholique, ardent défenseur de la République de Weimar et il dirige avec ténacité la Police Politique. Cela lui vaut d’être détesté par les communistes, les nazis et les monarchistes. Il est un des rares à connaitre les activités réelles de Gereon et mène, parallèlement, une enquête d’une importance vitale sur une armée de l’ombre formée en violation du traité de Versailles, la « Reichswehr noire », dont il pressent que les officiers vont renverser la République et plonger l’Europe dans une guerre aussi revancharde que dévastatrice.

La comtesse russe Svetlana Sorokina (jouée par la lituanienne Severija Janušauskaitė) tient un rôle plus discret mais elle n’est jamais très éloignée du centre de l’intrigue. Son personnage est probablement le plus ambigu. Cette Mata Hari s’est infiltrée, pour le compte de la Police Secrète Soviétique, dans le milieu des opposants trotskistes au régime soviétique tout en cherchant parallèlement à exfiltrer, à des fins personnelles, le dernier trésor de sa famille. Sa voix grave et envoutante (qui n’est pas sans rappeler celle de Marlene Dietrich) lui permet de couvrir ses activités en se produisant sous les traits d’un chanteur travesti (Nikoros) sur diverses scènes en Europe dont celle du cabaret Moka Efti dirigé par un puissant parrain arménien. On se doit de parler d’elle puisque c’est l’interprète la chanson emblématique « Zu Asche, Zu Staub » (A la cendre, à la poussière). La bande musicale de la série est d’ailleurs assez réussie, mêlant des morceaux de l’époque avec des morceaux plus récents (Bryan Ferry et Roxy Music par exemple) réadaptés au style jazz de l’entre-deux-guerres.

L’ambiance ne serait pas aussi bien restituée sans des décors réalistes, tâche délicate quand on se souvient que Berlin a été presque complètement détruit lors de la 2nde guerre mondiale. Le fait que la série est réputée être l’une des séries les plus coûteuses jamais réalisées n’est sans doute pas étranger à la reconstitution de décors impressionnants au Studio Babelsberg à Potsdam. Cette référence à Babel constitue, soi-dit en passant, une coïncidence amusante compte tenu de la référence à Babylone dans le titre de la série. Les réalisateurs et scénaristes (Tom Tykwer, Hendrik Handloegten et Achim von Borries) ont quand même tenu à utiliser quelques lieux existants pour des scènes d’intérieur notamment la Maison de la Radio de Berlin où subsistent encore les curieux ascenseurs en continu appelés « Pater Noster », ou pour des scènes d’extérieurs avec entre autres la célèbre Alexanderplatz..

Philippe Balestriero
Auteur

PHILIPPE B

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