Se désintoxiquer des réseaux sociaux ?

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Pour beaucoup d’entre nous, cette question paraîtra étrange, surtout si l’on n’a pas l’impression de souffrir d’un quelconque effet secondaire en lien avec l’usage du numérique. Pourtant, bien que surfeur assidu, contribuant en plus à un magazine en ligne, ce point m’est paradoxalement venu à l’esprit au moment de lister mes bonnes résolutions en ce début d’année, sans trop savoir pourquoi. N’ayant aucune intention de me priver de ces beaux outils que sont le smartphone, l’internet et les réseaux sociaux, j’ai quand même entrepris de me lancer dans une démarche associationniste pour déterminer les raisons qui auraient pu motiver cette pensée bizarre soufflée par mon inconscient.

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Arbre des causes

En remontant cet « arbre des causes », la première association d’idée a été le constat que nos voisins (que ce soit en famille, entre amis, avec les collègues ou dans les transports) sont de plus en plus accros aux objets connectés et absorbés par cet univers parallèle au point, parfois, de paraître hermétiques à ce(ux) qui les entoure(nt) physiquement. Du coup, comme les autres font parfois office de miroir, cela renvoie aussi à notre propre comportement et à cette interrogation : serions-nous capables de nous détacher du numérique, ne serait-ce que pour une cure de détox de temps en temps… ou bien, notre addiction a-t-elle atteint un point de non-retour ?

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Savez-vous qu’un(e) français(e) sur deux préfère se passer de sexe que de son smartphone ! Une étude du cabinet Deloitte sur l’usage mobile par les français est alarmante. Un(e) français(e) sur 5 le consulte au réveil, 41 % des Français reconnaissent qu’il leur arrive de consulter leur téléphone dans la nuit, 58% au volant et 81% pendant les repas de famille…

Selon le site Statista, la quasi-totalité des Français âgés de 12 à 40 ans se connecte à Internet quotidiennement. En 2018, plus des ¾ de cette tranche d’âge déclaraient y passer au moins 1 heure par jour et une part significative avouait même y consacrer plus de 3 heures par jour (41% des 12-17 ans, 62% des 18-24 ans, 36% des 25-39 ans). Les plus âgés n’échappent pas au phénomène puisque 83% des 40-59 ans, 63 % des 60-69 ans et 45% des plus de 70 ans avaient alors une utilisation quotidienne d’internet. Depuis un an, ces chiffres auraient encore progressé.

Nomophobie ?

Même si on peut identifier les signes d’une dépendance grandissante, il reste difficile d’évoquer un besoin de détox par rapport à un produit qui ne provoque pas de désagrément apparent. Après tout, les français passeraient quotidiennement en moyenne plus de 3h30 devant leur poste de TV sans que personne n’évoque aujourd’hui d’addiction à ce sujet… Mais, il y a quand même une petite différence.

Quand un smartphone est en panne ou perdu, son propriétaire dit assez fréquemment « avoir toute [sa] vie là-dedans ». Se connecter est devenu pour beaucoup un véritable réflexe, au point de ne plus pouvoir envisager « vivre sans ». Il y a là une peur qui porte d’ailleurs un nom apparu dans le Petit Larousse en 2013 puis le Petit Robert en 2016 et dont le comité du Cambridge Dictionary a même fait le « mot de l’année 2018 » : la nomophobie, tiré de l’anglais « No Mobile phone Phobia », soit « la peur d’être sans téléphone mobile (en état de fonctionner) ». Il y a donc un lien particulier qui n’est pas exprimé avec le même degré d’attachement à l’égard d’une TV.

Homo-sapiens version 2.0 ?

Preuve de la reconnaissance de cette dépendance, une 20ème journée mondiale sans smartphone a été organisée le 6 février 2020 par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) « pour apprendre à décrocher ». Par une étrange coïncidence, il a été estimé opportun qu’au jour de la Saint-Gaston, « y’a l’téléphon qui son et y’a jamais person qui y répond » !

Le phénomène a atteint une dimension tragi-comique qui a d’ailleurs inspiré quelques scénaristes parmi lesquels ceux de la série d’anticipation britannique « Years and Years » avec le personnage de Bettany (Voir LMP8) ou, plus récemment encore, ceux du film « Selfie » qui, avec humour et une dose d’auto-dérision, ont livré cinq saynètes épinglant quelques signes caractéristiques (et un peu inquiétants ?) de l’évolution de notre espèce vers l’Homo-Numericus…

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Au-delà des impacts sur l’environnement ou de la sensation de manque qui peut résulter de l’absence de connexion, le terme de détox nous renvoie aussi au caractère toxique, de plus en plus invasif et polluant, de certaines publications ou notifications.

Pollution

La pollution est visible. La plus courante tient aux publicités et aux titres racoleurs (dissimulant le plus souvent des « informations » sans réel intérêt ni fondement) qui ont trouvé, sur le net, un terrain propice à leur prolifération, sans qu’on puisse s’en détourner aussi facilement que dans le monde réel.

La pollution est aussi devenue plus audible du fait de la profusion de publicités sonores ou de vidéos qui se déclenchent automatiquement au milieu d’un article, d’un jeu ou entre 2 publications sur Facebook, notamment depuis que les analystes ont constaté que près de 50% des internautes recherchaient spontanément des vidéos liées à un produit ou à un service avant d’acheter, mais surtout qu’une vidéo parvenait à persuader, bien plus que des images fixes ou de simples explications, 73% des consommateurs potentiels à passer à l’acte en achetant un produit.

Une production juridique innéficace

Si des mesures censées protéger les usagers ont été prises, leurs failles ont vite été exploitées, et, au final, elles ont surtout autorisé ceux qui se livraient aux traçages numériques à le faire dans un cadre permissif, désormais juridiquement admis. Ainsi, sous couvert de nous offrir un choix entre publicités ciblées et publicités aléatoires, le système n’a rien fait d’autre qu’admettre qu’on continue de violer notre vie privée, peut-être davantage que précédemment, mais avec notre pseudo-consentement. Le caractère fastidieux des conditions d’utilisation et de certaines procédures de refus des cookies nous contraint, au final, soit à rebrousser chemin (donc à se priver de contenus), soit à tout accepter.

Nouvelle agora

Le Net, initialement perçu comme la plus grande bibliothèque du monde, est devenu une nouvelle et gigantesque agora. Ces espaces publics, connus pour être des lieux de rassemblement social, politique et mercantile de la Cité, constituaient dans la Grèce antique le lieu de rendez-vous où l’on se promenait, où l’on pouvait faire son marché, où l’on apprenait les nouvelles et où se formaient les courants d’opinion.

L’un des problèmes qui en résulte est que chacun peut désormais y affirmer n’importe quoi à la face de la planète. L’opinion ou la croyance d’un incompétent notoire peut peser aussi lourd que la parole d’un scientifique mondialement reconnu. Les fake-news s’y propagent à une vitesse infernale, semant le doute au point de ne plus savoir distinguer le vrai du faux. Les tentatives de manipulation des esprits sont devenues tout aussi insidieuses que fréquentes. Et, cerise sur le gâteau, les émoticônes sont une incitation à faire réagir ceux qui n’ont pas forcément grand-chose à dire. Parallèlement, on assiste à une course frénétique, que ce soit pour publier ou pour commenter ; mais, cette impulsivité fait rarement appel à la réflexion et à la modération, laissant parfois libre cours à l’expression de nos instincts les plus primaires.

Il ne fait guère de doute que les batailles d’opinions auxquelles on assiste sur le net et les réseaux sociaux n’est pas étrangère au phénomène de rejets tous azimuts qu’on constate et à la crise de confiance que traverse notre société, rendant nos contemporains de plus en plus désabusés.

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Entre Bisounours, Mirages et « Psychopathes du clic »

Plus de 60% des français sont inscrits sur des réseaux sociaux. Un utilisateur moyen d’un ou plusieurs de ces réseaux passerait environ 35 mn par jour sur Facebook, 25 mn sur Snapchat, 15 mn sur Instagram, 14 mn sur Pinterest, 40 mn sur YouTube, etc.

Il faut être conscient que Facebook et YouTube ont chacun très largement dépassé le milliard d’utilisateurs actifs à travers le monde (tout en étant encore absents de certains pays très peuplés) … Il y a forcément parmi ces centaines de millions d’utilisateurs quelques habiles prosélytes de tout poil venant faire leur propagande ou tester la portée de leurs stratégies politiques ou commerciales…

Du coup, naviguer sur les réseaux sociaux est devenu aussi délicat que d’essayer d’atteindre une terre promise en se frayant un chemin entre les nombreux icebergs de la pub et quelques autres écueils comme l’Atoll des Bisounours, l’Archipel des Mirages ou encore le Récif des Psychopathes du Clic, chacun risquant de ralentir votre progression ou de vous perdre. L’un est peuplé de braves gens recherchant des signes de reconnaissance positifs (« like »). Le deuxième est occupé par des illusionnistes, dont certains vont jusqu’à utiliser des subterfuges pour vous attirer (en faisant croire qu’ils ont déjà une bonne notoriété et nombre de followers, comme on l’a vu dans le précédent numéro). Le troisième est envahi par des hurleurs, dont les cris effraient parfois, parmi lesquels, certains aiment à distribuer des signes négatifs (« no-like ») s’accompagnant à l’occasion de commentaires agressifs.

Comme souvent en mer, les courants les plus violents peuvent finir par attraper aussi bien des « jeunes c… de la dernière averse » que des « vieux c… des neiges d’antan ».

Alors, que faire pour se désintoxiquer des réseaux sociaux ?

Il existe évidemment des outils pour se protéger des virus, des phishings, des spams, des cookies, de certains contenus illicites voire de certaines publicités. Il existe aussi des moyens de bloquer des contenus ou des correspondants. Il est primordial de s’intéresser à ce genre de protection.

Pour le reste (votre façon d’utiliser le net, les réseaux, le smartphone…), la démarche ne peut être que personnelle et proportionnée.

Le préalable est bien sûr de faire une introspection sans concession et de vous interroger sur les désagréments même minimes qui pourraient résulter de votre usage du numérique (il n’y en a peut-être pas pour vous). Mais, par exemple, si les journées de 24h vous paraissent trop courtes, n’hésitez pas à suivre le précepte de Marcel Proust, partez « à la recherche du temps perdu » et tentez de reprendre le contrôle en donnant la priorité à ce qui vous paraît le plus utile ou le plus digne d’intérêt.

A la recherche du temps perdu

Quantifiez le temps que vous consacrez à la lecture des courriels, messages et publications à caractère personnel ou professionnel, en tentant juste de faire la distinction entre ce qui, avec le recul, a présenté un relatif intérêt et ce qui n’en a pas vraiment présenté…

Créez des groupes nominatifs, sur WhatsApp, Telegram ou Slack, de façon à pouvoir y détourner certains échanges à plusieurs, pour lesquels il est souvent difficile de suivre le fil sur une boîte mail, ou les messages avec de lourdes pièces jointes (les boîtes classiques ayant une capacité limitée).

Quantifiez aussi le temps que vous prenez chaque jour ou chaque semaine pour nettoyer les cookies et les historiques de connexion (qui ralentissent votre navigation et font perdre du temps), vos boites mails et vos messageries (en y éliminant en priorité les diverses notifications, publicités, spams que vous recevez chaque jour suite à vos achats, vos programmes de fidélité, vos connexions…).

Ouvrez-vous si besoin des adresses-mails annexes (que j’appelle « bison futé ») vers lesquelles vous pourriez (re)diriger les flux secondaires, notamment ceux de vos amis qui vous envoient leurs blagues quotidiennes, les pubs résultants de vos inscriptions ou achats sur des sites, etc. Vous redonnerez ainsi de la clarté à votre boîte principale et irez sur les autres adresses occasionnellement.

Test

Vous pouvez aussi faire un test afin de détecter une éventuelle dépendance, dont vous n’auriez pas conscience. Des addictologues ont notamment mis en ligne plusieurs tests dont un portant justement sur Facebook et un autre sur l’usage d’internet (qui me parait plus élaboré).

Cela étant, vous ne mesurerez vraiment votre éventuelle dépendance qu’en tentant de vous débrancher durant une semaine par exemple, totalement ou partiellement en fonction de vos contraintes personnelles et professionnelles, en tentant de réduire au strict minimum vos connexions.

Pensez SMART

Si vous souhaitez vous fixer un objectif d’utilisation d’internet et des réseaux sociaux, souvenez-vous que la fixation d’un objectif repose sur la règle SMART. Il devra donc être :

·  Spécifique à vos besoins et aux exigences de votre activité professionnelle ou de votre vie privée ;

·  Mesurable de façon à pouvoir quantifier et vérifier la durée de vos connexions ;

·  Atteignable car le but est quand même de viser la réussite et non l’échec de votre challenge ;

·  Réaliste car il serait aussi inutile de vous lancer des défis intenables que de vous fixer des objectifs dérisoires ;

·  Temporel afin de vous imposer une période convenable pour y parvenir et ensuite pour s’y tenir.

A titre d’exemple, on peut, en profitant d’une période de vacances, se fixer un objectif consistant pendant une semaine à diminuer son temps de consultation de façon progressive de 60 mn à 15 mn par jour, puis s’en tenir pendant une autre semaine à 15 mn quotidienne avec une répartition de ce temps à des moments clés de la journée (5mn matin, 5mn midi, 5 mn soir), en se limitant à des échanges réellement importants, voire indispensables…

Retour d’expérience

De mon côté, l’objectif n’était pas de me couper radicalement du monde numérique mais simplement de diminuer fortement la dépendance que je commençais à ressentir, tout en récupérant, parallèlement, un capital-temps qui me faisait défaut.

Le revers de la médaille reste qu’en l’absence d’alternative pratique, tout un flux de nouvelles familiales et amicales (et de promotions !) risque de nous échapper ou d’être vu un peu tardivement.

Certains ont cru que j’avais disparu des radars et s’en sont inquiétés, ce qui m’a plutôt rassuré.

Cela étant, j’ai pu constater qu’il suffisait d’un peu de volonté et d’une action progressive, pour réussir cette expérience, d’autant plus que, même après avoir terminé ma période-test, je n’éprouve plus le même appétit des réseaux sociaux qu’auparavant… et j’ai pu m’offrir une nouvelle répartition de mon temps libre !

Nota Bene : Si, à tout hasard, les aspects psychologiques de la question vous intéressent, vous pouvez prolonger la lecture de ce billet par cet autre article.


Philippe Balestriero
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6 Commentaires

  1. Maurice
    1 mars 2020 / 9 h 13 min

    Je m’interroge. Suis-je contaminé au point d’entrer en cure de désintoxication? J’ai fait les tests indiqués et je suis « en partie » rassuré! En partie seulement car le temps que je passe sur les réseaux sociaux et internet me parait encore exagéré. Heureusement je trouve toujours le temps de me consacrer à ma passion qu’est la pâtisserie. En revanche depuis quelque temps je néglige la lecture, c’est une première alerte!
    Alors complètement addict? Non mais amorcer une douce déconnexion sera sans aucun doute salutaire.
    Merci pour cet article très complet, c’est toujours un plaisir de te lire Philippe.

  2. Marie Jeanne
    1 mars 2020 / 10 h 21 min

    Bonjour Philippe,
    Merci pour cet article très instructif et tellement réel. Pour moi ce n’est pas un problème, je peux ne pas regarder mon téléphone pendant des heures car je trouve inutile de passer du temps à du superficiel et surtout perdre du temps car dans la vraie vie il y a tellement mieux à faire…. De nos jours malheureusement c’est dramatique, beaucoup de personnes préfèrent rester scotcher à leur portable que d’aller faire une balade au grand air, de profiter de la vie et tout ce qu’elle nous offre de bien réel. Le pire dans tout çà c’est que les gens ne se parlent plus, même au restaurant, en famille, dans la rue, cette dépendance est un fléau pour moi mais qui en prend véritablement conscience ?????
    Bon dimanche à vous.

  3. 1 mars 2020 / 17 h 22 min

    Merci Philippe, voici qui me donne à réfléchir. Même si je ne suis sans doute pas parmi les plus atteints…. je suis aussi très liée à mon téléphone portable et cela me convient moyennement.
    Pratique, multi tâches, c’est devenu un outil dont je peux difficilement me passer et les réseaux sociaux me distraient à temps perdu… ou alors me font il perdre mon temps ? C’est LA question que je vais étudier et résoudre si possible suite à cette lecture.

  4. 1 mars 2020 / 19 h 29 min

    Bonjour Philippe

    Mon dieu que je me sens nulle … quand je regarde le tableau des heures passées sur écran par tranche d’âge je me trouve tellement rajeunie ! c’est la la seule bonne nouvelle ! au delà ,hélas je n’essaie même pas de faire le test je suis sure que je suis totalement contaminée . Comme c’est d’actualité il faudrait me mettre en territoire de décontamination … hélas je pars bientôt en voyage et la blagueuse que je me suis imposé d’être va devoir faire son Taff même si la ou je vais seuls les corbeaux arrivent …
    tellement vrai cet article , on sait tout mais là on le prend en pleine face et ouille ça fait mal !!
    bravo j’ai bien aimé
    Cathy

  5. Corinne
    2 mars 2020 / 12 h 13 min

    Merci Philippe pour cet excellent billet ! Tout est dit et bien dit !

  6. 3 mars 2020 / 16 h 55 min

    Hyper interessant !Merci Philippe, je file faire le test… Bonne fin de journée

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