Le bazar de la charité

Le bazar de la charité

Une bonne série made in France

Le Bazar de la Charité a le mérite de sortir du lot des séries françaises et, pour preuve, cette création a pris rang parmi les productions intéressant les distributeurs internationaux avec une diffusion, parfois sous le nom de « The Bonfire of Destiny » (Le feu du destin), visant 190 pays. 

Classée à tort dans le genre historique, du fait du point de départ de son intrigue (l’incendie d’un Bazar en 1897 à Paris), elle est plutôt une fiction dramatique racontant l’aventure de 3 personnages féminins, un peu hors normes par rapport à l’époque, qui, à un tournant de leur existence, trouvent l’opportunité d’échapper à leur destinée dans une société encore très dominée par les hommes.

De ce fait, comme en témoignent les audiences, la série a de quoi séduire un public féminin. Elle plaira moins aux férus d’Histoire qui s’attendraient à une reconstitution scrupuleuse du drame qui s’est réellement produit.

Le format de huit épisodes de 52 minutes autour de plusieurs personnages donne un bon rythme. Conçue comme une mini-série (moins de 7h), aucune suite n’a été envisagée. Le réalisateur s’est même attaché à rajouter une scène permettant de parfaire la fin de la série. Le Bazar de la Charité ne devrait donc pas connaître de suite malgré son succès d’audience et les attentes de nombreux fans.

Un peu d’histoire

La série tire donc son inspiration d’un fait réel : l’incendie du Bazar de la Charité qui eut lieu, peu après son transfert dans des nouveaux locaux, rue Jean-Goujon à Paris. Il s’agissait d’une sorte de galerie marchande, façon brocante, où le profit des ventes (objets d’arts, tableaux, bijoux, livres, bibelots, etc. provenant de dons) était destiné à des œuvres de bienfaisance.

Le concept était « tendance » et on fut même tenté de l’exporter via le réseau diplomatique sous forme d’événement temporaire, tant à l’époque (à Constantinople, les 14 et 15 mai 1899 – La Vie Illustrée n°33) que plus récemment (à Varsovie en 2017).

La manifestation était surtout fréquentée par des femmes appartenant, en grande partie, aux classes les plus aisées. Dans l’après-midi du 4 mai 1897, jour de la catastrophe, environ 1200 femmes et 50 hommes se seraient trouvés dans le bazar. Selon différentes sources, il y aurait eu 126 à 135 victimes dont plus de 120 femmes, parmi lesquelles la peintre – céramiste Camille Moreau-Nélaton et la duchesse d’Alençon, Sophie-Charlotte de Wittelsbach, sœur de l’impératrice Sissi et apparentée à plusieurs souverains d’Europe. 

Celle-ci aurait eu, à l’instar de son époux qui tenta de la sauver en retournant dans le brasier, un comportement héroïque en aidant à l’évacuation. L’incendie fut si rapide et d’une telle violence qu’une trentaine de personnes ne purent pas être identifiées, dont la Duchesse d’Alençon, qui le fut plus tard grâce à son dossier dentaire.

A l’origine de deux avancées majeures

L’onde de choc, provoquée par le caractère particulièrement horrible de l’évènement, a durablement marqué les esprits et le souvenir est encore entretenu de nos jours.

Cela aurait pu mettre un frein à l’évolution de deux concepts voués à un avenir prometteur au siècle suivant : le cinématographe (qui s’avéra être l’élément déclencheur de la catastrophe) et les galeries commerciales.

Mais il a surtout provoqué deux avancées majeures : les premières règles en matière de prévention contre le risque-incendie dans les lieux publics et l’essor de l’odontologie médico-légale comme moyen d’identification d’une personne par son empreinte dentaire.     

Une fiction très romancée 

Même si le scénario est bien documenté et contient quelques références à des faits réels, la série doit être vue avant tout comme une fiction et surtout pas comme une reconstitution scrupuleuse qui mettrait en scène de véritables protagonistes ou encore les postures de la société de l’époque.

L’objet de cette création télévisuelle est de nous raconter une histoire haletante, empreinte d’une ambiance romanesque et sentimentale, à la manière de certains romanciers du XIXème siècle, en ayant, toutefois, pris le parti d’atteindre le plus large public possible en dépoussiérant le langage de l’époque et en insistant, de façon un peu caricaturale parfois, sur un thème restant d’actualité : la condition des femmes et l’expression d’un besoin d’émancipation ou, du moins, d’égalité.

Tout comme les scénaristes (Catherine Ramberg, Karine Spreuzkouski) et leur consultante (Violaine Bellet), les trois personnages principaux de cette fiction sont des femmes.

Adrienne, Alice et Rose revendiquent par leurs attitudes et leurs façons d’être une certaine modernité. Chacune d’elle va devoir échapper à l’emprise masculine.

Adrienne de Lenverpré est une bourgeoise qui vit sous le joug d’un mari, aristocrate, conservateur et puissant, dont elle veut divorcer.

Alice de Jeansin, nièce d’Adrienne, est fiancée à un riche jeune homme dont elle va découvrir la lâcheté mais qu’elle se voit contrainte d’épouser pour sauver financièrement sa famille. Rose Rivière, servante et confidente d’Alice, est sur le point de partir en Amérique avec son mari, mais les événements vont la contraindre à se confronter à un autre homme.

Intrigue 

Adrienne (jouée par Audrey Fleurot) a des relations de plus en plus houleuses avec son mari, alors que celui-ci est en pleine campagne pour devenir Président du Sénat.

Elle en est empêchée par la pression qu’il exerce sur elle et la crainte d’être, à l’avenir, séparée de sa fillette, Camille. Peu avant l’incendie, elle fait une brève apparition au Bazar où elle croise sa nièce (Alice), puis s’éclipse pour rejoindre son amant, Hugues Chaville, journaliste d’investigation dans un journal indépendant.

De son côté, Alice de Jeansin (Camille Lou), rencontre, dans les allées du Bazar, un jeune homme, chapardeur, qui semble subjugué par son charme, Victor Minville (Victor Meutelet), puis, une amie de la haute bourgeoisie, épouse de l’aristocrate de la Trémoille, Odette Huchon (Adèle Galloy), qui est venue en compagnie de son garçonnet Thomas.

Ce dernier étant désireux de voir le cinématographe dont le père d’Alice a financé l’installation. Celle-ci propose de lui faciliter l’accès à la salle de projection afin qu’il puisse profiter du spectacle, en compagnie de sa servante, Rose

Rose Rivière (Julie de Bona) est parmi les premières à se rendre compte qu’un feu se déclenche dans la cabine de projection. Elle entreprend aussitôt de sortir avec Thomas au moment où la lampe du projecteur explose. Le personnel semblant minimiser l’incident, seuls les spectateurs présents dans la salle évacuent. Rose parvient ainsi à sortir pour mettre Thomas à l’abri, avant de regagner l’intérieur pour aller chercher Alice et Odette.

L’incendie se propage rapidement. Dans la panique, les clients ne songent qu’à sauver leur peau. Peu d’hommes paraissent enclins à aider les femmes ou les enfants. Les plus faibles se retrouvent soit au sol où ils sont piétinés (comme Odette), soit écartés sans ménagement et repoussés vers les flammes (comme Rose). Ces moments révèlent, aux yeux d’Alice, la lâcheté dont fait preuve son fiancé, Julien de la Ferté (Théo Fernandez).

Les pompiers arrivent assez vite mais leur intervention est freinée par les personnes évanouies qui bloquent la porte tournante. Alors qu’il était parti du Bazar, Victor (le voleur dilettante) se rend compte que plusieurs personnes dont Alice sont encore bloquées à l’intérieur. Il entreprend d’ouvrir un nouveau passage en cassant le mur autour d’un regard afin d’aller récupérer des survivants. Il parvient à sauver de justesse Alice, mais Rose et Odette ne semblent pas s’en être sorties.

De retour à proximité du bazar, Adrienne, apercevant le brasier, se dit qu’elle aurait pu y laisser sa vie et l’idée lui vient de se faire passer pour morte.

A la suite de l’incendie

Profitant de l’absence apparente de témoins qui pourraient faire valoir la vérité, les conservateurs les plus réactionnaires propagent la rumeur d’un attentat anarchiste qui pourrait servir leur intérêt à l’approche des élections.

Durant plusieurs jours, les familles tentent de retrouver leurs proches disparus parmi les personnes transportées dans les hôpitaux ou transférées à la morgue. C’est le cas des maris d’Adrienne et de Rose, ou encore de Madame Huchon (Josiane Balasko) à la recherche de sa fille Odette.

Mais, étrangement, lorsque cette dernière parvient enfin à identifier le cadavre de sa fille grâce à ses bijoux, elle décide de les lui retirer et de les échanger avec ceux d’une autre femme grièvement blessée qui ressemble à sa fille. Elle exige ensuite de la faire soigner à son propre domicile.

Rose va ainsi se retrouver séquestrée chez Madame Huchon tant qu’elle n’acceptera pas d’endosser l’identité d’Odette. Madame Huchon, se sachant condamnée par une maladie, n’a plus en effet qu’une seule préoccupation, préserver l’avenir de son petit-fils Thomas.

Or, elle craint qu’après son décès toute sa fortune aille à son gendre débauché qui la dilapidera certainement au détriment de Thomas.

Pendant ce temps, des investigations sont menées d’une part, par l’opiniâtre Hennion (Stéphane Guillon), responsable de la Sûreté, qui dispose d’informations laissant supposer que les anarchistes n’ont pas commis d’attentat, et, d’autre part, par le journaliste Hugues Chaville (François-David Cardonnel) qui ne partage pas non plus les thèses conservatrices et critique la lâcheté des notables présents par rapport à l’héroïsme de quelques inconnus.

L’état de Rose, toujours méconnaissable, s’améliore lentement. Le petit Thomas se rapproche d’elle. Elle profite de sa semi-liberté pour faire parvenir à son mari une enveloppe filigranée aux armoiries d’Odette contenant les billets de bateaux qu’ils avaient achetés en vue de leur départ pour l’Amérique, sans le moindre mot d’accompagnement.

Jean Rivière (joué par Aurélien Wiik), intrigué, essaie d’obtenir des informations en se faisant embaucher par le mari d’Odette (Pierre-Henri de la Trémoille joué par Sylvain Dieuaide), revenu depuis peu dans la demeure de sa belle-famille. 

Adrienne, de son côté, est aussi contrainte de prendre des risques pour communiquer avec sa fille Camille et se procurer des fonds afin de pouvoir quitter la France.

Alice est déterminée à rompre ses fiançailles, d’autant qu’elle est attirée par son sauveur, Victor. Mais son père (Auguste de Jeansin, joué par Antoine Duléry), ruiné, veut la forcer à se marier avec Julien.

L’étau se resserre autour des anarchistes. Un portrait-robot fait de Victor, ami du projectionniste, un excellent bouc-émissaire. Poursuivi par la Police aux ordres du Préfet Leblanc (Gilles Cohen), il est arrêté, jugé et condamné à la guillotine malgré le témoignage d’Alice en sa faveur.

Le chef de la Sûreté se retrouve derrière les barreaux. On lui reproche officiellement d’avoir tardé à boucler son enquête en voulant épargner des amis anarchistes, mais il représente surtout un danger pour le puissant Marc-Antoine de Lenverpré (joué par Gilbert Melki), le mari d’Adrienne, compromis dans une enquête parallèle… 

 Quelques chiffres 

TF1 a détecté dans ce projet un gros potentiel et a pu nourrir l’ambition d’en faire une superproduction avec un budget de 17 millions d’€ grâce à Netflix qui a, pour la première fois, participé à un préfinancement avec TF1.

Le projet a mis 4 ans pour se concrétiser dont 6 mois de tournage entre mi-novembre 2018 et mi-avril 2019. Un effort considérable a été fait en amont pour choisir ou constituer des décors, notamment pour mettre au point la scène du spectaculaire incendie, réunir une centaine de calèches et de fiacres, 1500 costumes, 3000 figurants, et un casting comportant plusieurs habitué(e)s des premiers rôles…

La société de production américaine Quad Télévision a prévu une distribution dans 190 pays.

Un bon accueil en termes d’audience a été reçu depuis novembre 2019 en Suisse Romande (RTS1), en Belgique (295 000 téléspectateurs sur RTBF) et en France (où le 1er épisode avait rassemblé 7.1 millions de téléspectateurs en direct plus 1.4 million de téléspectateurs grâce au replay sur une semaine).

La fiction aurait attiré en moyenne consolidée 7,8 millions de fidèles sur les huit épisodes, ce qui constituerait un des meilleurs scores pour une série française de TF1 sur les 3 dernières années. Netflix l’a introduite dans son catalogue fin décembre 2019.

Philippe Balestriero
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5 Commentaires

  1. 1 mars 2020 / 14 h 11 min

    Bonjour Philippe ! Cette série, je l’attendais avec impatience ! Une histoire romanesque, à partir d’un évènement réel, en costumes, avec une reconstitution plutôt très réussie de l’époque (suivie de la diffusion de documentaires relatant les faits véridiques très instructifs), d’excellents acteurs… Tout était réuni pour en faire une série parfaite, et française. Cependant, quelle déception croissante à chaque épisode à cause des dialogues, du langage complètement anachronique employé par les personnages ! Mes oreilles souffraient en permanence ! Quelle idée de vouloir « dépoussiérer le langage de l’époque » et de faire parler les personnages, même féminins, représentant des jeunes femmes de bonne famille, de façon aussi vulgaire !! Alice disant à son fiancé : »C’est dégueulasse ! », ou un des politiques s’adressant à elle en disant « Vous nous avez mis dans une belle merde ! » Et je passe le langage des personnages masculins de tous bords qui s’expriment comme les délinquants de fin 20e/début 21e siècles, parfois avec des termes actuels ! Ça m’a gâché le plaisir de regarder toute la série. Je ne comprends pas ce parti pris de la dialoguiste (c’est une femme dont j’ai oublié le nom), si c’en est un. A la fin du 19ème, on ne s’exprimait pas comme ça, surtout dans les milieux les plus aisés. Pouvez-vous imaginer les personnages de « Downton Abbey » ou ceux de « Poldark » s’exprimer de cette façon ? L’impact n’aurait pas été du tout le même, je crois. En résumé, une série avec un beau potentiel, mais la langue française complètement mise à mal, comme si c’était rédhibitoire et honteux de choisir l’élégance pour s’assurer une audience…

  2. Marie Jeanne
    1 mars 2020 / 18 h 43 min

    J’ai beaucoup aimé cette série, par contre je rejoins Elisabeth pour les dialogues qui effectivement dans certaines scènes ne correspondent pas au Français de l’époque.

  3. 1 mars 2020 / 19 h 39 min

    hello Philippe

    J’ai pris le même plaisir à lire ce billet que celui que j’ai eu à suivre cette série . Je me suis régalée ,ce qui est rare pour moi en ce qui concerne les séries françaises . J’ai beaucoup aimé les tableaux , les prises de vue, le langage ma foi ne m’a pas choquée … Il y a des adaptations farfelues comme le Gatsby avec L di Caprio qui surprennent par leur modernité ..

    merci pour ce billet
    Cathy

  4. Philippe
    Auteur
    2 mars 2020 / 20 h 14 min

    Bonjour, Merci beaucoup de vos commentaires. C’est toujours agréable de se savoir lu et de pouvoir échanger.
    La série a effectivement été, dès sa sortie, la cible de critiques d’une partie du public pour les raisons indiquées plus haut par Elisabeth et Marie Jeanne. Il s’agit de critiques d’autant plus justifiées qu’elles ont été émises par un public exigeant, particulièrement connaisseur de l’époque et de la véritable histoire du Bazar de la Charité.
    Cela montre qu’il est délicat pour des scénaristes de vouloir à la fois s’approprier une histoire, revendiquer le fait d’avoir effectué de gros efforts en matière de reconstitution de décors et de costumes, tout en prenant parallèlement des libertés avec les faits. Il y a là une ambiguïté que la communication n’a pas suffisamment levée et dont la portée auprès du public français n’a sans doute pas été bien mesurée.
    Peut-être aurait-il fallu ne faire aucune référence historique et transposer carrément le scénario dans un autre pays et une autre époque ? Comme dit dans l’article, l’objectif affiché était d’attirer un large public, y compris étranger, au prix de certaines concessions sans lesquelles il n’aurait a priori pas pu adhérer à ce genre… Cela fait partie de la liberté de création des auteurs et de la production… et le succès rencontré ne risque pas de démentir leur choix.
    Comme je l’ai souligné, pour apprécier l’intrigue – qui demeure intrinsèquement une belle intrigue romanesque – , il faut partir du principe qu’il ne s’agit pas d’une histoire vraie, ni d’un documentaire, ni d’une véritable reconstitution historique. C’est en tous les cas, vue sous cet angle, comme le suggère tout aussi justement Cathy, qu’on pourra trouver cette série agréable à suivre.
    Quoi qu’il en soit, reconnaissons que même s’ils n’ont pas respecté l’histoire, les auteurs ont le mérite d’avoir attiré notre attention sur cet événement et de nous avoir incités à découvrir la véritable histoire, même si c’est par ailleurs !
    Très cordialement,

  5. 3 mars 2020 / 17 h 02 min

    Et comme toujours Philippe, article hyyyper interessant et complet ! Merci car je ne connaissais pas l’histoire, j’ai vu la série que j’ai bien aimé. je trouve que le jeu des acteurs était bon même si un peu trop romancé…

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