His Dark Materials : nouveau Game of Thorne ?

Couverture

Vous avez dit Thorne ? Oui, Jack Thorne !

Il est beaucoup question en ce moment de savoir qui pourrait succéder à Game of Thrones sur le trône des séries. A ce petit jeu de pronostics, un nom revient souvent : His Dark MaterialsÀ la Croisée des Mondes. Par une amusante coïncidence, il se trouve que cette toute nouvelle fiction doit beaucoup au talent de son scénariste qui se nomme Thorne, d’où le jeu de mot tentant auquel je me suis risqué.

Cette série fantastique possède, il est vrai, de nombreux atouts, parmi lesquels ceux de nous plonger d’emblée dans une atmosphère au parfum d’aventure et de pouvoir intéresser un large public (des enfants d’au moins 10 ans aux seniors de plus de 77 ans !). Le produit offre, en effet, plusieurs niveaux de lecture et ceux qui chercheront à regarder entre les pixels découvriront sans doute un sens plus subtil qu’il n’y paraît. Il se prête donc particulièrement au cocooning télévisuel en famille, histoire de profiter quelques jours encore de l’atmosphère magique des fêtes.

C’est cette fiction que j’ai choisie pour évoquer l’histoire d’une oeuvre qui, après avoir connu plusieurs vies (papier, théâtre, cinéma), se voit réincarnée en série à succès en attendant probablement de devenir aussi un jeu… video. 

Le bon filon des best-sellers fantastiques…

His Dark Materials (HDM) est une adaptation de l’œuvre de Philip Pullman, un romancier britannique auteur d’une première trilogie fantastique publiée à partir de 1995. Ce triptyque, traduit depuis en 40 langues, aurait séduit plus de 80 millions de lecteurs dans le monde, ne laissant pas très longtemps insensible l’industrie du cinéma.

Le Seigneur des Anneaux (publié en 1954, adapté en 1978) ou le fulgurant phénomène Harry Potter (publié à partir de 1997, adapté dès 2001 à l’écran) pouvaient, entre autres, déjà témoigner du succès extraordinaire des adaptations au grand-écran des best-sellers de ce genre littéraire. Impossible pour le Studio “New Line Cinema” de laisser passer une oeuvre ayant une héroïne qui partageait plusieurs points communs avec le héros de J.K. Rowling : Lyra Belacqua a sensiblement le même âge qu’Harry, elle est supposée être orpheline, étudie dans un collège d’Oxford, dispose de certains pouvoirs, peut voyager dans un autre monde qui nous est invisible… Le potentiel de Lyra paraît même d’autant plus intéressant que la science et la technologie occupent dans le récit une place aussi importante que la magie.

Ne pas confondre le film (2007) et la série (2019) …

Une fois les droits achetés, New Line Cinema a lancé, début 2002, un projet portant sur le premier volet de la trilogie de Pullman. Le film (HDM – The Golden Compass ou La Boussole d’Or) ne sortira pourtant qu’en 2007 après un interminable travail d’adaptation dû, notamment, aux tergiversations sur le choix du scénariste et du réalisateur mais aussi à de préjudiciables remises en question durant la post-production.

Son adaptation pour le cinéma va, hélas, surtout illustrer la difficulté du chemin qui mène du papier au grand-écran. Malgré un budget de 180 millions de dollars et un casting prestigieux (Nicole Kidman, Daniel Craig, Eva Green, Kristin Scott Thomas…), le film signé par Chris Weitz est très loin d’égaler le succès du Seigneur des Anneaux (Peter Jackson) ou d’Harry Potter (David Yates). La faute n’est probablement pas imputable au réalisateur puisque Chris Weitz a été, étrangement, écarté de la post-production et de la supervision d’un montage fait à la tronçonneuse.

Echec du film (2007) : A qui la faute ?

Le film s’est très vite vu reprocher, par les fans de Pullman, le fait que la trame originale avait été dénaturée et, même, vidée de sa substance. Il est apparu, effectivement, que des lobbies religieux américains, probablement atteints de paranoïa aigüe, sont intervenus pour que soit gommée du film toute allusion susceptible d’être perçue comme une critique de la religion. D’aucuns verront dans cette censure une façon d’apporter de l’eau au moulin de Pullman qui avait la réputation de dénoncer, dans ses écrits, des autorités religieuses tendant à dissimuler des vérités et à exercer leur magistère de façon tyrannique.

Ainsi pris sous les tirs croisés d’organisations cultuelles anti-Pullman et d’associations laïques ou de fans pro-Pullman, le film de Weitz a été torpillé dès sa sortie aux USA, sans réussir, en l’état, à susciter un engouement auprès des critiques ou du public américain (seulement 70 millions de dollars de recettes). Au nom du sacro-saint America first, quand bien même les recettes mondiales ont finalement avoisiné les 380 millions de dollars, cela a mis fin au plan de carrière cinématographique. Les censeurs américains ont gagné le premier round !

Seconde chance

Tout étant question de recettes, force est de constater que pour faire un film à succès, il ne suffit pas d’avoir une bonne histoire, de l’argent, des têtes d’affiche et… de se laisser attendrir par les discours des groupes de pression ! Il faut sans doute un supplément d’âme et un peu de magie. C’est peut-être ce supplément d’âme qui a permis à certains fans motivés de ne pas lâcher l’affaire. 

Ils ont l’avantage de compter dans leurs rangs, l’influente Jane Tranter, co-créatrice de la société de production galloise Bad Wolf (Dr Who…) et vice-présidente exécutive de la programmation et de la production de BBC Worldwide. C’est aussi l’ancienne responsable de la fiction de la BBC. L’idée défendue par J. Tranter est que le potentiel de l’œuvre de Pullman reste immense et que la transposition à l’écran de His Dark Materials connaîtra plus de réussite pour peu qu’on sache lui rester fidèle. Les britanniques peuvent d’ailleurs appuyer ce raisonnement sur le succès rencontré par une adaptation de 4h30 pour le théâtre, jouée à Londres durant 10 mois, d’abord en 2003-2004, puis en 2004-2005.

La BBC, convaincue, se dit prête à mettre sur ce projet plus qu’elle n’a jamais investi dans la production d’une série. Du coup, divers partenaires s’accordent autour de la table afin de donner une seconde chance à cette histoire fantastique, y compris les américains de New Line Cinema, studio toujours propriétaire de droits, et HBO, chaîne majeure dans le domaine de la production.

La série, meilleure que le film ?

Il restait à trouver un magicien capable de concocter une recette magique, comme celle qui avait fait le succès du petit sorcier de Poudlard. C’est là qu’apparaît Jack Thorne, connu notamment pour avoir créé en 2016 la suite théâtrale donnée à la septologie d’Harry Potter : « Harry Potter et l’enfant maudit ». Il est chargé d’écrire la série en restant fidèle à l’univers littéraire, en lui donnant le rythme indispensable à une adaptation moderne et en profitant des opportunités offertes par les plus récentes innovations techniques. Le romancier, Philip Pullman, âgé désormais de 73 ans, est étroitement associé au projet et à la production, tel un gardien du temple, pour assurer la relecture des scripts et leur cohérence avec son œuvre.

Les premiers résultats s’avèrent suffisamment probants pour susciter cette fois un engouement quasi-unanime de la critique et pour que certains comparent déjà les premières gammes de Thorne à l’incomparable Game of Thrones

Quelques différences avec les romans…

Si la série est fidèle à l’esprit et aux principales références de l’oeuvre littéraire, ceux qui la connaissent ou qui auront la curiosité de la découvrir se rendront compte de quelques différences dans la chronologie de certains évènements et même dans l’importance prise par certains personnages de la série. Ces changements approuvés par Pullman semblent bénéfiques pour insuffler un élan dynamique plus adapté à une série TV.

Bien que principalement construite à partir du premier livre de la trilogie “Northern lights” (Lumières nordiques), qui correspond en VF aux “Royaumes du Nord”, la Saison 1 anticipe en empruntant quelques éléments au deuxième livre “The Subtle Knife” (Le couteau subtil), qui correspond en VF à “La tour des anges”. Ainsi, la série dévoile très tôt les passages entre les mondes pratiqués par Lord Boreal (Ariyon Bakare) alors que cela n’était révélé que dans le deuxième livre. Du coup, ce mystérieux personnage, intime de l’intrigante Miss Coulter, prend une importance plus grande.

Le générique, plutôt réussi et bien servi par la musique de Lorne Balfe, laisse aussi deviner, dès l’entame, la coexistence de plusieurs mondes, tout comme le sous-titre français, A la Croisée des Mondes, déjà utilisé pour la VF de la première trilogie littéraire et du film de 2007.

Si vous avez raté le début…

un monde à part

L’histoire commence dans un monde qui n’est pas le nôtre, même si, en apparence, il y est fort ressemblant… Dans une atmosphère de déluge, un homme brave les éléments pour confier un bébé aux professeurs du Jordan College d’Oxford, lequel bénéficie d’un statut d’asile scolastique (un lieu protégé, consacré à l’étude, dans lequel les autorités politiques ou religieuses n’ont en théorie pas le droit de s’immiscer). L’homme s’appelle Lord Asriel (joué par James McAvoy), c’est un explorateur réputé qui se présente comme étant l’oncle de l’enfant. Il affirme que les parents de la petite fille ont été tués, qu’elle court un grand danger et doit être protégée, tout particulièrement de l’entité religieuse omnipotente, le Magisterium, qui a coutume de réprimer ceux qui ne vivent pas en accord avec ses préceptes ou tentent de remettre en cause sa vérité.

Quelques clés…

Une douzaine d’années plus tard, la petite Lyra Belacqua (jouée par Dafne Keen, vue dans Logan) a grandi. De nature rêveuse, intrépide, espiègle, voire impertinente, elle préfère courir sur les toits du collège que se concentrer sur ses cours. Comme tout individu du monde auquel elle appartient, elle est accompagnée, dès la naissance et en toutes circonstances, d’un animal emblématique, ce que l’on appelle un daemon.

Le daemon est en fait un prolongement de sa propre personne, un reflet de sa personnalité, et une incarnation animale d’une partie de son âme. Le sort de l’humain et le sort de son daemon sont indissociables. L’humain et l’animal doivent normalement rester à proximité l’un de l’autre sous peine de ressentir une violente souffrance psychologique et physique. Seules les sorcières et de rares initiés peuvent parvenir à s’éloigner de leur daemon sans ressentir de douleur.

Si l’animal est frappé, l’humain ressent le coup. Si l’animal est tué, l’humain meurt instantanément… Ces créatures peuvent changer d’apparence tant que leur compagnon humain n’est pas devenu adulte, après quoi elles se stabilisent sous une forme qui correspond normalement à un des caractères dominants de l’humain.

Celui de Lyra se nomme Pantalaimon. Surnommé Pan, il se présente le plus souvent sous la forme d’une espèce de furet bondissant et malicieux, particulièrement mignon. Très expressifs, certains de ces compagnons dotés de la parole rappellent quelques-uns des Animaux Fantastiques (portés à l’écran en 2016 et 2018) ou encore les loups et les dragons de Game of Thrones.

femme et singe

Lord Asriel, le modèle d’un aventurier des années 30 attiré par le grand nord

Lyra voue une grande admiration à son illustre oncle, Lord Asriel, dont elle suit à distance les explorations dans le Grand Nord. Elle aspire à quitter l’univers clos et routinier de son pensionnat pour suivre ses traces. Au cours d’une des visites du Lord, venu au Collège chercher un financement pour poursuivre des recherches sur des poussières mystérieuses dotées de pouvoirs, elle soupçonne le Maître du Collège de vouloir empoisonner son oncle. Elle lui sauve la vie in extremis. Malgré cette surprenante tentative de meurtre, Lord Asriel obtient les moyens supplémentaires demandés et peut reprendre les airs…

La duplicité de Miss Coulter

L’opportunité de quitter le collège est néanmoins offerte à Lyra, peu après, par la riche et puissante Marisa Coulter (incarnée par Ruth Wilson, vue dans Luther et The Affair). La fillette l’intéresse. Elle propose au collège de prendre Lyra sous son aile afin de parfaire son éducation à Londres. Lyra accepte à condition d’amener avec elle, son jeune ami Roger, mais celui disparaît étrangement au moment de partir. Elle découvrira, plus tard, qu’il a été enlevé, comme d’autres enfants, par un groupe appelé “les enfourneurs”.

Le luxueux appartement londonien de Miss Coulter prend rapidement des allures de prison dorée pour la fillette qui se sent contrainte au respect de nouvelles règles de vie et perçoit une certaine ambigüité dans les comportements de sa protectrice et de son étrange daemon, un singe sournois et agressif. Lorsqu’elle apprend, au cours d’une réception, par une journaliste, que Miss Coulter est soupçonnée d’être mêlée aux enfourneurs, elle s’enfuit. Vite rattrapée par le groupe de kidnappeurs, elle est tirée d’affaire par deux jeunes gitans qui recherchent également des enfants disparus…

Un objet qui dit la vérité

Miss Coulter use de son pouvoir à la tête du Conseil d’Oblation (synonyme d’offrande en liturgie) pour retrouver sa “protégée”, allant jusqu’à faire pression sur le Jordan College pour soutirer des informations. Elle apprend que Lyra a en sa possession un aléthiomètre. Ce bel objet, ressemblant à une boussole ou un vieux compas, a la propriété de “dire la vérité” aux personnes sachant l’interroger et interpréter les symboles que l’appareil utilise pour répondre. Cela explique que le Magisterium, qui a visiblement à craindre certaines vérités, a confisqué tous ceux qu’il a pu trouver.

Pendant ce temps, Lyra embarque avec la communauté gitane, où elle compte quelques amis. Le groupe met le cap vers le Grand Nord, sur les traces des enfants perdus. Ainsi commence une grande aventure qui va lui faire découvrir des paysages à couper le souffle, des ours blancs en armure, des créatures mythiques… et la mener bien plus loin que ce à quoi elle a pu rêver, à la croisée des mondes et même au-delà…

Une des toutes meilleures audiences pour une série britannique…

Les premières diffusions des épisodes de la série arrivent avec 24 h d’intervalle seulement, d’abord en Grande-Bretagne (BBC One), puis aux Etats-Unis (HBO), puis en France (OCS City/Canal). 

La BBC One a rassemblé 7.2 millions de téléspectateurs pour la première diffusion en direct du premier épisode, soit la meilleure audience pour le lancement d’une série britannique depuis 2014 (“The Musketeers”, tiré du célèbre Alexandre Dumas, avait alors attiré 7.4 millions de téléspectateurs) et la deuxième audience de 2019 (derrière les 7,9 millions de personnes qui ont assisté au début de la saison 5 de “Line of Duty”). 

Plus de 5 millions sont restés fidèles au direct lors de la diffusion du second épisode mais ce décrochage n’a rien d’étonnant sachant la souplesse offerte par le replay qui est utilisé souvent par plusieurs millions de personnes (par exemple 2,2 millions de vues supplémentaires dans la semaine qui a suivi le lancement).

La chaîne payante HBO a également enregistré aux USA un des meilleurs démarrages depuis “Tchernobyl”, avec plus de 420 000 téléspectateurs lors de la première diffusion en direct (700 000 en première semaine), soit un niveau presque équivalent à celui du meilleur score réalisé en 2019 par la mini-série “Gentleman Jack”, qui a attiré 441 000 téléspectateurs pendant la première diffusion en direct, et un niveau supérieur à l’audience de “Catherine the Great”. 

Une deuxième saison a d’ores et déjà été commandée par la BBC et HBO avec un casting étoffé. Elle devrait avoir le même format soit 8 épisodes d’une durée proche des 60 mn (57 à 59).

Recommandation

Je ne saurai affirmer que la série plaira à tout le monde, ni prédire qu’elle aura un avenir aussi radieux que les autres œuvres portées à l’écran auxquelles on la compare ici ou là comme Harry Potter, le Seigneur des Anneaux, les Animaux Fantastiques, voire Game of Thrones, dont elle se distingue tout de même beaucoup. 

Elle a un indéniable potentiel qui dépasse, à mon avis, le cadre même de la série, tant cet univers pourrait parfaitement correspondre à celui d’un jeu vidéo.

Techniquement, un soin extrême est apporté au cadrage, aux décors ainsi qu’aux effets spéciaux qui paraissent naturels… C’est beau à voir.

Cela reste, en tous les cas, un excellent divertissement et, après tout, au-delà de la performance, n’est-ce pas tout simplement ce que l’on attend ?

Par ici la bande-annonce et peut-être un peu plus !

Philippe Balestriero
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